Aller au contenu principal

L’éco-campus de tous les possibles

Brückner & Brückner architekten, construction bois, Domaine de Boisbuchet

Il y a les grand-messes de la déco, comme le salon Maison & Objet, à Paris fin janvier. Et puis il y a ces lieux magiques, où s’inventent l’écodesign et l’architecture naturelle. Plongée au cœur du domaine de Boisbuchet, un accélérateur de créativité avec le désir d’innover comme particule élémentaire.

 « Ne tombez pas amoureux de votre objet, mais plutôt de son idée. » Devant les maquettes de pelle à balayette posées à même la table, les rires fusent et dix corps attentifs en oublient de chercher la bonne assise, sur le banc qui s’enfonce dans le gravier. Venus de Londres, Barcelone, Tokyo, Prague, Cleveland, Mexico…, Daichi, Martina, Alberto et les autres entament leur deuxième journée de workshop au domaine de Boisbuchet.

Au programme : Sensing Again. Proposé par les architectes et designers de l’agence Kawamura-Ganjavian, l’apparente candeur de ce « retour aux sens » saisit l’opportunité offerte par un site en pleine nature, – 150 hectares entre champs, rivière et forêts au sud de Poitiers -, en même temps qu’il vise un travail exigeant : avec le moins, expérimenter le plus.

Aux sources de l’innovation

Ce qui vaut pour le petit groupe rassemblé en cette matinée du mois de juin vaut tout autant pour les quelque quatre cents participants inscrits à la trentaine de workshops dispensés durant l’été au domaine.

« Le but n’est pas de repartir avec un produit fini en poche, sourit Alexander von Vegesack, initiateur et grand ordonnateur depuis plus de vingt ans de ce campus écologique avant la lettre. Il s’agit plutôt d’immerger les jeunes dans l’exercice concret de la recherche et de l’innovation, en leur donnant la chance de travailler et de vivre avec des professionnels qu’ils admirent ».

Le discours, en forme de profession de foi, puise au plus loin dans l’expérience de cet autodidacte revendiqué, familier du Bauhaus, collectionneur de mobiliers industriels et novateurs. Au milieu des années 1980, la vente de l’un de ses trophées, une série de chaises Thonet, permet à von Vegesack d’acquérir les collines de Boisbuchet. Le petit château XIXe et ses multiples dépendances égrenées au bord de la Vienne font comme un lointain écho aux propriétés de sa famille, originaire des rives de la Baltique, dans l’ancienne Allemagne de l’est.

L’homme rêve alors d’en faire un lieu dédié à la transmission et à l’apprentissage dans l’univers du théâtre. Mais son sens de la scénographie – à l’époque, il vend des expositions extraites de ses collections – et son amitié avec Ray Eames en décident autrement, en le plaçant sur le chemin d’un autre passionné de design : Rolf Felhbaum, patron de Vitra.

De 1989 jusqu’à l’année dernière, von Vegesack dirigera à temps plein ce qui, dès son ouverture à Weil-am-Rhein, dans le premier bâtiment construit en Europe par Franck O. Ghery, s’impose comme un lieu de référence : le Vitra Design Museum. C’est là, à la frontière germano-suisse, que se montent les premiers workshops, avec Ron Arad, Jasper Morrison, Bob Wilson… avant qu’ils n’émigrent rapidement vers le centre de la France.

workshop CIRECA au domaine de Boisbuchet

« 1001 mètres », workshop de Sevil Peach. Photo Deidi von Schaewen, Boisbuchet 2009. © CIRECA.

Depuis, plus de cent cinquante architectes et designers, de l’objet, de la lumière ou des arts graphiques, ont contribué à l’effervescence de l’endroit. Pointures internationales ou jeunes talents bientôt confirmés, les noms se renouvellent mais les récidivistes sont légion : les frères Campana, Ulrike Brandi ou Marc Bretillot, pour ne citer que quelques uns au programme de l’été dernier.

Certains ont d’abord fréquenté les workshops côté étudiant, comme Maarten Baas ou Gala Fernandez, aujourd’hui directrice des ateliers. Pas de doute, s’il y a manifestement accord entre les enseignants et les participants, c’est bien sur l’addiction que révèle une alchimie propre à Boisbuchet.

Les ingrédients en sont à chercher dans les programmes, délibérément éclectiques, et dans leur orientation nature, en harmonie avec le lieu. Ici, même les inconditionnels du plastique se sont régalés, avec le workshop du designer suisse Beat Karrer sur les biopolymères.

Question moyens, l’ascèse est certaine : hormis les fours, aucune débauche instrumentale. Mais, combinée avec une créativité débordante, elle fait du domaine, des premiers jours de juin aux dernières semaines d’octobre et du petit-déjeuner jusque tard après le dîner, une véritable ruche polyglotte.

« Cette expérience à la fois multiculturelle et comme en vase clos est très fructueuse pour nous en tant que designers et architectes, note Key Portilla-Kawamura (Kawamura-Ganjavian). Nous allons certainement en extraire quelque chose quant à la façon dont chaque culture établit un rapport à l’objet. »

Talents en pépinière

Les écoles ne s’y trompent pas, qui sont une dizaine à tisser des partenariats avec Boisbuchet. En quasi voisine, l’Ecole nationale supérieure d’art Limoges-Aubusson prête ses ateliers de céramique. Pour sa part, le Corning Museum of Glass traverse l’Atlantique chaque été depuis sept ans avec son laboratoire expérimental ; l’institution a aussi financé l’installation d’un exceptionnel four traditionnel pour le verre, la céramique et la terre, bientôt ouvert à des cours toute l’année.

Quant aux élèves de la Parsons new school of design, de New York, ils ont mis leur astuce au service de la scénographie de l’exposition d’objets japonais en aluminium, Naked Shapes (formes nues), présentée en 2011 dans le château et promise à voyager en Europe.

Ruche, certes, mais aussi pépinière : il fallait bien que les oreilles des directeurs artistiques des grandes entreprises finissent un jour par siffler. Depuis trois ans, Ikea comme Hermès vient s’installer ici quelques jours en séminaire, humer l’expertise et la vitalité du lieu. Un baume sur les finances toujours fragiles de Boisbuchet. Et l’excellent prétexte pour confier à l’architecte Sou Fujimoto la création d’un bâtiment qui les accueillera dès 2013, en même temps que Bijoy Jain (Studio Mumbaï), lauréat du global award 2009, devrait livrer une extension des ateliers et de la réception.

Nature et architectures

Avec la restauration récente du moulin du XVIe siècle et la rénovation programmée (avec l’aide de la Direction régionale des affaires culturelles) de l’ancienne porcherie en bibliothèque abritant les archives du Vitra Design Museum, c’est un ensemble architectural exceptionnel qui n’en finit pas de s’élaborer sur toute l’étendue du domaine. D’une grande cohérence en dépit des fortes personnalités intervenues sur chaque construction, il signe la fusion réussie, et sans cesse renouvelée, entre le site et sa vocation.

La plupart de ses éléments ont fait l’objet de workshops. Ainsi, les trois bâtiments du Colombien Simon Velez, maître es bambou, un matériau récurrent à Boisbuchet. Le subtil Pavillon de Papier de Shigeru Ban, bâti selon le procédé utilisé par l’architecte pour le pavillon japonais de l’exposition universelle de Hanovre. Les deux coupoles de Jörg Schlaich, concepteur des structures tendues du stade olympique de Munich (avec Frei Otto). L’énigmatique pyramide en tasseaux de bois plantée par Brückner & Brückner à la bordure du lac (photo de Une, © Laurence Martin), et leur cabane en rondins. Quant au Manège de bambou et d’acier de Markus Heinsdorff, c’est un cadeau de l’Institut Goethe et de la République populaire de Chine au domaine.

Chaise géante

Autre fruit du mécénat, l’émouvante maison d’hôtes japonaise traditionnelle (1863), destinée à accueillir des expositions, est un don de la Kominka Research Society au fin connaisseur de la culture nippone qu’est Alexandre von Vegesack.

« Nous l’avons implantée de manière à respecter la conception japonaise de l’approche du bâtiment, explique-t-il. L’artiste photographe Hiroshi Sugimoto a beaucoup apprécié ; le grand amateur de jardin qu’il est nous a proposé d’en concevoir un pour les abords de cette maison, qui concilierait les deux identités, celle du bâti et celle du paysage qui l’entoure. »

Les guêpes finissent les miettes du goûter, éparpillées sur le gravier ; les étudiants s’activent sous l’immense charpente de l’atelier, aux côtés des apprentis sérigraphes pilotés par le trio de designers de l’Instituto de Tecnologia Ceramica (Espagne).

Non loin du potager, protégés sous une bâche, des prototypes d’habitation d’urgence à base d’argile attendent leurs prochains développements pour le compte de l’Académie Bezalel des arts et de design, de Jerusalem.

En escaladant la chaise géante bâtie par les compagnons de l’école de menuiserie de Fribourg, le regard vient à embrasser un bon quart du domaine jusqu’à la Vienne ; et l’on se dit : voilà un bel objet qui a de l’idée.

© tous droits de reproduction réservés : Eurêko-Eurêkonews. Reproduction interdite sauf accord de Eurêko ou établissement d’un lien préformaté ; copier ce lien : http://wp.me/p23NPc-15

Aucun commentaire pour le moment

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :